Thailand, part one

C’est dans une anarchie toute asiatique que tout le monde peine à trouver sa place dans le bus qui nous amène lentement à Chiang Mai. Un bus de nuit, donc, bien équipé de sièges inclinables à 12 degrés pour un confort… minimal. Autant être direct, on ne passe pas la meilleure nuit de notre vie, mais on commence à s’habituer et à rire de nos péripéties en bus. 18 heures séparent Luang Prabang de Chiang Mai, et il faut un peu plus de 10 heures pour rejoindre la frontière Thai, qui pourtant, à vol d’oiseau, n’est pas si loin que ça. Le passage de la frontière se passe pour le mieux. On avait longuement discuté avec les voyageurs rencontrés du temps de visa en Thailande, qui, bien que gratuit, varie énormément d’un poste de frontière à l’autre, de la nationalité et du douanier. On s’en sort plus que bien, en obtenant – contre toute attente – notre visa de 30 jours.

Le passage de la frontière est radicale ! En franchissant le pont de l’amitié, on découvre la fossé qui sépare le Laos, pays le plus pauvre de l’Asie du Sud-Ouest, et la Thailande, pays le plus riche. Les routes sont nickels, on aperçoit des supermarchés, Tesco, des centres commerciaux, plusieurs McDonalds, des stations essences. La claque. On a l’impression d’être revenus en Europe. Et rapidement, on se rend compte que la Thailande est, de loin, le pays le moins dépaysant qu’on ait traversé ! Une brève escale à Chang Rai nous permet de nous familiariser avec le Bath, de découvrir le fameux « 180 baht fee » des distributeur de billets, et nous voilà repartis pour Chiang Mai.
Quelle arrivée ! On voulait être à Chiang Mai pour Songkran, nous voilà servis. Impossible de rejoindre notre auberge en taxi ou en tuk-tuk. Le centre-ville est fermé à la circulation, et on comprend rapidement pourquoi. Des milliers, certainement même des dizaines de milliers de Thailandais et touristes s’arrosent allègrement PARTOUT. Une bataille d’eau comme on n’en avait jamais vu avant, irréelle. C’est trempés et avec nos sacs qu’on se donne la mission de traverser ce joyeux bordel festif. C’est avec étonnement, surprise et quelques fois, compassion qu’on nous regarde. On échappe cependant pas aux sceaux d’eau, aux tirs de pistolet à eaux et aux jets d’eau. On prie pour que l’appareil photo tienne le coup, au même titre que l’ordinateur et le disque dur, et c’est après une longue marche à travers Chiang Mai, d’une bonne heure et demie, que l’on finit par trouver notre auberge. Le contexte était certes particulier, mais on s’est rapidement rendu compte que le Thailandais avait véritablement envie d’aider, et jamais, au grand jamais, un Thailandais ne nous a dit qu’il ne connaissait pas la direction que l’on cherchait. Si bien, qu’on a fait 3 fois le tour de la ville, chacun indiquant une direction différente.

Nos sacs à peine déposés qu’il nous fallait investir. Investir dans des pistolets à eau, évidemment. Il nous restait deux jours pour célébrer Songkran – le nouvel an Bouddhique – dignement. C’est sobres qu’on a dignement arrosé cette année 2566. Ouais, il ont un peu d’avance. La GoPro fixée sur le pistolet à eau, on a profité des festivités en se disant clairement, que fêter Songkran à Chiang Mai était à faire au moins une fois dans sa vie.

On a également visité – un peu – Chiang Mai, surtout son marché de nuit, et on a renoué avec les stands de street food, particulièrement bons et bons marché. On s’est vite rendu compte qu’en Thailande, contrairement au Laos/Cambodge, manger ne nous couterait pas très cher, et généralement, 3 euros nous suffisaient, à deux. On y a d’ailleurs recroisé Magalie et Ludo. Mais si, souvenez-vous : on les avait croisé, sans se parler, à Ho Chi Minh City, avant de les retrouver à Otres Beach au Cambodge avec Amandine et Laurent. Nos chemins s’étaient alors séparés, et on est retombés sur eux, à Chiang Mai. Le monde est petit. Ils passaient encore quelques jours en Thailande avant de s’enfuir au Laos, puis en Chine. Je crois bien que cette fois était la dernière, du moins, en Asie.

Après quatre jours passés dans la capitale du Nord Thailande, on décide de reprendre la route, en scooter, et de partir faire un tour dans les montagnes et la jungle thailandaise, à la frontière de la Birmanie. Au programme, une petite boucle de quelques 500km, en quatre jours. On quitte difficilement la périphérie de Chiang Mai, surpeuplée, bruyante en se frayant un chemin entre les innombrables voitures et scooter qui inondent les artères périphériques, avant, d’enfin, trouver la route de Pai, notre première escale. Il ne faudra pas longtemps avant qu’un policier, gentiment posté sur le bas-côté, me fasse signer de m’arrêter. On sait déjà à quoi s’attendre. Il me demande mon permis, je lui tend mon papier rose, il me dit pas celui-là, me demande l’international. Je lui dit que je ne l’ai qu’en photo. Il me dit qu’il va falloir payer. On rigole 5 minutes, il me dit que ça peut me coûter 2000 Baht, que c’est dangereux, pour les assurances, tout ça, je lui demande combien il veut. Il me dit 500 baths. Je m’offusque, je dis que c’est trop cher. Il rigole. Je lui dit que c’est la nouvelle année, que je lui souhaite en Thailandais. Il rigole encore, on se met d’accord sur 200 (6 euros) bath, qu’il se met directement dans la poche. On repart, rapidement. Un peu dégoutés tout de même. Si j’avais demandé un procès verbale, on serait certainement repartis sans rien payer. Enfin, c’est le jeu. Bienvenu au pays de la corruption !
Les premiers kilomètres se font sur une autoroute où deux voix sont réservées aux voitures, et une petite aux motos. En théorie. Ce n’est ni très agréable, ni très rassurant de se faire doubler par la droite (hé oui, ici, on roule à gauche) par des pick-up lancés à 130km/h. Rapidement, on bifurque sur une route plus pittoresque mais correcte, et la beauté du paysage nous apparait, enfin ! On navigue en pleine jungle, puis au beau milieu de montagne. C’est magnifique, on prend notre pied même si on commence à avoir mal au cul. Nous arrivons à Pai, après 120 kilomètres à deux sur un scooter et on y découvre un village paisible que Le Routard décrit à raison comme une sorte de résidence de hippy. Du moins, chacun y va de sa petite ou grosse décoration, c’est particulier. Amis des nains de jardins, vous serez ici chez vous ! On se dégotte un petit bungalow pas cher, fait le tour du centre-ville, et c’est assez fatigués qu’on s’écroule sur le lit.

On se lève aux aurores, à 9h quoi, avec la ferme intention de rejoindre Mae Hong Son, deuxième étape de notre périple. Quelques 80km nous en sépare. La route est tout aussi belle, si ce n’est plus encore. On zigzague, on grimpe (difficilement) et on descend (en freinant allégrement) la route sinueuse qui nous mène jusqu’à Mae Lana. Un petit village typique, à quelques kilomètres à peine de la Birmanie. On croise d’ailleurs souvent des check-point de l’armée thai, preuve d’une tension toujours palpable avec le voisin Birman. On se balade une petite heure dans ce village où tout le monde nous sourit et nous salue. C’est la fête, tout le monde est regroupé autour du temple, où certains prient, d’autres font de la musique et où les enfants s’arrosent – un gamin au maillot de l’équipe de France a d’ailleurs hésité longtemps, en nous jaugeant, s’il pouvait effectivement nous arroser, ce qu’il a fait. C’est bon enfant, une pause agréable avant de reprendre la route escarpée qui nous ramène à la route principale. En parlant de route escarpée, notre 125cc ne suffira pas tout le temps ; et à plusieurs reprise, Justine a fini la montée à pieds. Privilège du conducteur. On arrive sur les coups de 14 heures, quand le soleil tape fort, très fort, dans un petite ville charmante et calme. On ne croise quasiment aucun touriste ici, perdus au milieu de nulle part. On se dégotte une chambre, avec vue sur le lac et le temple (qui soit disant passant sont les deux principales attractions de la ville endormie), pour trois fois rien, et on apprécie tranquillement l’ombre du rooftop, une bière à la main. C’est à Mae Hong Son qu’on a trouvé l’un des meilleurs restaurant de notre périple Thailandais. Si vous passez par-là, ruez-vous au N&J Chicken : ça ne paye pas de mine, le logo est horrible, mais leur poulet est à tomber. Littéralement. Rien que d’en reparler, j’en ai l’eau à la bouche.
Le troisième jour de route, gravé à jamais dans nos mémoires, sera appelé « Le raccourci thailandais ». On se lève aux aurores, mais cette fois vraiment aux aurores, à 6 heures, car une journée de 160km nous attend, pour rallier Mae Sariang. La ville est grosse, sans âme à ce qu’on en dit, mais c’est un point de passage quasi impératif pour rejoindre le parc national de Doi Ithanon – notre dernier point de chute. On décolle donc à 7 heures, après un petit café bien serré du 7-Eleven. On descend tranquillement, la route devenue tout à coup moins sinueuse, en faisant quelques stop histoire de se ravitailler en essence et boire un coup, la chaleur est insupportable, même sur le scooter. La route file sous nos petites roues, si bien qu’on atteint Mae La Noi pour déjeuner, et qu’il nous reste quelques 30km de route droite et bitumée avant d’atteindre Mae Sariang. Tout se passait trop bien, vous l’aurez compris. Mae Sariang ne présentant pas grand intérêt en soit, on se surprend à regarder nos différentes cartes pour voir si une route ne pouvait pas nous amener jusqu’à Ma Chaem, village assoupie mais porte d’entrée du parc national de Doi Ithanon. On finit par en trouver une, et à vue d’œil (et à vol d’oiseau), une petite trentaine de kilomètres nous en sépare, la bifurcation est juste à la sortie du village. On tente le coup. Par précaution, on demande à un thailandais si la route qu’on s’apprête à prendre mène bien à Mae Chaem, il nous dit que oui, mais de ne surtout pas la prendre ! Il faut au minimum une motocross, et que c’est bien plus rapide par Mae Sariang. On acquiesce, on le remercie, on sourit gentiment, et on file sur la route qu’il vient de nous interdire.

Vous avez dit esprit de contradiction ?

Les premiers kilomètres filent tranquillement. On grimpe beaucoup et on ne croise pas grand monde. La route n’est pas si pire, quelques nid de poules, mais ça reste correcte. Quelques portions pas vraiment finies, à même le vide, mais ça va encore. On roule, on roule. Mapsme (une application censée nous géolocaliser) est complétement perdue. On finit par demander notre route, dès qu’on croise quelqu’un (ce qui arrive rarement). Les gens nous sourient, acquiescent, mais ne semble rien comprendre. On est ici au milieu d’ethnies qui ne parlent même pas thai. Tout le monde nous indique une route, puis celle opposée. On entre dans un temple, perché à flanc de montagne ou une moine (la première et la seule qu’on ait jamais vu en Thailande), parle un peu anglais et nous indique une route. On la prend, confiants. C’est là que les ennuis commencent. Nous étions partis depuis un peu plus d’un heure – temps bien supérieur à ce qu’on avait estimé grâce « au raccourci ». Et on venait à l’instant de comprendre pourquoi une motocross nous était indispensable. Si jusqu’à présent la route avait été correcte, sans être nickel, on venait d’atterrir sur une portion difficilement descriptible. Imaginez une pente bien pentue, du genre qu’on a pas envie de monter à pieds, du sable et du gravier en guise de revêtement, et puis des cailloux en veux-tu en voilà. Pas des petits ein, du genre qu’on peut pas soulever, du genre à faire chavirer n’importe qu’elle roue de scooter. Ni une ni deux, on avait le nez dans la poussière. Rien de grave, à peine une croûte souvenir, il faut dire que je ne faisais pas le fier et que j’ai laissé descendre le scooter doucement, la main et le pied bien accrochés aux freins. Cette descente était la première d’une longue série, toutes pires les unes que les autres.

Par chance, on croise un Thai, super sympa, qui nous invite chez lui, voyant qu’on était tout de même un peu perdu et recouvert de terre. On discute un moment et il nous dessine un plan pour atteindre Mae Chaem. Il nous annonce qu’il y a un peu plus de deux heures et demie de route. Dur. Il nous demande si ça va aller, bien conscient qu’on ne s’attendait pas vraiment à ça. Il nous rassure en nous assurant qu’il n’y a qu’un kilomètre de « dirt road » comme la descente qu’on venait de faire, avant de tomber sur une « highway ». Plus de 3h30 après, lorsqu’on est arrivé à Mae Chaem, nous ne l’avions toujours pas trouvé, sa « highway ».

La suite n’a été qu’une succession de montées et de descentes chaotiques. Une nouvelle chute sans gravité, un buisson, et puis des villages perdus dans la montagne, à deux heures de route de la civilisation, des regards étonnés, des sourires, des enfants presque apeurés de croiser des blancs – mais bronzés – au beau milieu de leur village. Et globalement, une interrogation partagée : que font-ils là ? Sérieusement. Malgré tout on a pu profiter d’un paysage exceptionnel – perdu dans les montagnes thailandaises, entre cultures et jungle, on a croisé des visages, burinés, de travailleurs et de travailleuses birmans apparemment bouffés par l’opium.

On a fini par rejoindre une route un peu plus correcte, mais pas moins dangereuse, où d’énormes pick-up chargés d’ails se suivaient, au touche-touche, à travers la montagne. Tous se dirigeaient lentement vers Mae Chaem, comme nous. On est arrivé épuisés, sales et tendus. La peur de tomber, l’envie d’en finir avec cette route. On a beaucoup rouspété, pas mal regretté ce raccourci qui n’en était pas un, puis comme à chaque fois, on s’est rappelé que ce sont souvent ces moments dont on se souvient, qu’on raconte, et qui plus tard, nous restent. C’est les bras engourdis et des bleus aux fesses, qu’on a facilement trouvé le sommeil, dans une chambre d’hôtel miteuse mais pas chère, où nous étions seuls.

Le lendemain, le parc national de Doi Ithanon nous tendait les bras. Une route bétonnée, lisse et agréable nous a amené jusqu’au sommet de la Thailande, qui n’a rien d’exceptionnel. On s’est baladé, un peu, avant de se rendre compte que le parc ne présentait que peu d’intérêt finalement. Quelques cascades, quelques villages ethniques reconstitués et un prix d’entrée prohibitif. On choisit de rentrer. Chiang Mai est à quelques 150km, à condition de couper par le parc. On a la chance d’arriver par Mae Chaem, et la route est beaucoup moins fréquentée par les touristes. On la tente « à la thai », sans s’arrêter pour payer l’entrée du parc. C’est un jackpot, on le traverse sans soucis, en gagnant deux bonnes heures et 30 euros. La route est magnifique, jusqu’à ce qu’on rejoigne de nouveau une autoroute flippante, et qu’on avale les derniers kilomètres qui nous sépare de Chiang Mai.

A ce moment-là, Justine n’a qu’une idée en tête. Monter sur un éléphant.

Thibaut

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