Malaysia, part one

Finalement, nous n’aurons pas le choix. Un seul bateau quitte Koh Lipe pour la Malaisie. Il part à 16 heures. Nous tuons le temps jusque là. Peu de touristes à bord, il faut dire que la saison est plus que basse, et que quasiment tout est fermé. On quitte la Thailande un peu triste, mais on n’exclut pas un retour anticipé au pays de la plongée et du Pad Thai. Notre arrivée à Langkawi nous laisse perplexe. On rigole un temps avec le capitaine du bateau qui a travaillé à Marseille, en Corse et qui connaît les ports méditerranéens par cœur, il en profite pour baragouiner quelques mots en français, et on pose les pieds sur la jetée qui ressemble plus à Saint Tropez qu’à une bourgade asiatique. Des yachts sont amarrés, des voiliers de 20 mètres, partout le luxe, jusqu’aux pavés qui nous amènent à la douane. On hérite d’un visa de 90 jours, puis on est obligés de prendre un taxi pour rejoindre la ville. Etonnement, et pour une fois, pas d’arnaque à l’horizon, les tarifs sont fixes, pas trop abusés. Notre chauffeur est même super sympa. On profite des 30 minutes de trajet pour apprendre les fondamentaux du malais, dès le premier jour. Une première. Il nous raconte l’histoire de l’île, les endroits où aller, où manger, où dormir. Quel mystère nous a amené à Langkawi, nous ne savons pas. Mais l’île est un condensé de ce que l’on déteste le plus. Une ville artificielle, créée sur une île détaxée où tout n’est qu’excès. Les magasins duty free s’enchainent et se ressemblent, les vrais riches côtoient les jeunes venus chercher l’ivresse pas chère, les loueurs de quad, jet-ski et autre banane tractée sur mer pullulent sur une plage sans charme, aplatie, sans intérêt. C’est dommage car le décor est plutôt saisissant : des centaines d’îles nous entourent, quasiment toutes vierges et inhabitées. Une chose est sure, nous ne resterons pas longtemps ici, d’autant que nous venons de décider qu’il est temps de « revoir » la gestion du budget après nos plongées à Koh Tao et Koh Phi Phi. C’est à la recherche d’un petit job ou d’une nouvelle aventure HelpX que nous décidons de traverser le pays d’Ouest en Est pour rejoindre l’autre côte, celle où la haute saison s’apprête à démarrer, et, potentiellement, où on pense pouvoir trouver du travail. Direction les Iles Perhentians, on dit d’elles qu’elles font partis des plus belles îles du monde. C’est un petit trajet de 24h qui nous attend, avec taxi, ferry, bus de nuit puis re-ferry. C’est d’ailleurs étonnés qu’on grimpe dans un bus flambant neuf. Pour une fois, nos places sont parfaites : siège XXL, confortable et inclinable, prise, vitre tintée. On peine à y croire, d’autant que dans le bus à deux étages, nous sommes trois. Nous n’apprenons cependant pas de nos erreurs, et le froid climatisé aura vite raison de notre nuit qui s’annonçait pourtant plutôt bien. Si nous étions seuls au début, arrêts après arrêts, chaque siège trouve quelqu’un pour l’occuper, si bien que très vite, nous sommes plein.

Nous arrivons à l’aube, et partons directement rejoindre la bateau qui nous amène quasiment immédiatement sur les Iles Perhentians. Le soleil se lève juste et le paysage est magnifique. Nous filons à une vitesse ahurissante vers l’île où – nous ne le savons pas encore – nous allons rester un mois.

C’est un peu perdus que nous débarquons sur Long Beach, une grande plage magnifique, le centre névralgique des deux Iles Perhentians, là où tout se passe. Si nous devons trouver un travail, c’est ici qu’il faut chercher. Fatigués, on s’arrête dans la première guesthouse venue, la moins chère aussi, sur la plage, où de petites cahutes à la salubrité plus que négligée font offices de « chez nous » pour quelques jours : Symphony. Les douches sont en réalité un tuyau d’eau rigide dont sort de l’eau croupie, les toilettes font partis de notre TOP5 où il ne faut pas s’asseoir. Bref, heureusement, ce n’est pas trop cher. Et puis la vue : des palmiers, du sable blanc, une eau caribéenne, quelques varans ici et là, des hamacs. Une vraie carte postale. Mais après près d’un mois à voguer d’îles magnifiques en îles magnifiques on a du mal à vraiment nous rendre compte de la beauté de l’endroit.

On remarque quasi immédiatement de petites affichettes « Waitress Wanted » à Henry’s Bar. Jackpot. Le soir même on se rend au dit bar, une cahute sur la plage où un petit bar en rond sert cocktails exotiques et bières locales. On y rencontre Henry, le propriétaire, un malais étrange, à tresses, toujours un chapeau vissé sur le crâne, des lunettes de soleil, mais plutôt sympa. Justine est embauchée à l’essai, elle commence le lendemain. Ce soir là Henry était en train de parler avec Finola, une irlandaise expatriée sur l’île depuis 10 ans, propriétaire d’un resort sur la colline : le Bintang View. Elle cherche un « housekeeper ». Je commence le jour d’après. En moins de 5 minutes, on trouve deux jobs – certes pas bien payés – mais qui nous permettent de vivre sur l’île (et quelle île), sans rien dépenser.

C’est dans une euphorie générale qu’on part se coucher. On se dit même que c’est trop simple.

Je travaille tous les matins, de 8 heures à 13 heures. Je nettoie les sanitaires, les bungalows, je change les draps. Je suis femme de ménage quoi. Tout ça pour 40 ringgits /jour. Soit 10 euros. En contre partie, je mange à l’œil, et j’en profite pour perfectionner mes œufs au plat, mes œufs brouillés et mes curry de poulets. Le job n’est pas intensif, même si certains jours, astiquer 20 bungalows par 40° degrés n’est pas de tout repos. Néanmoins je travaille mon anglais correctement, ne parlant exclusivement anglais avec Finola où les clients du resort. Je rencontre d’ailleurs pas mal de gens. Des français en vadrouille avec qui j’échange mes bons plans thailandais contre leurs malais. Des amis de Singapour en week-end, dont certains que nous reverrons une fois là bas.

Henry, le gérant du bar où Justine est dorénavant barmaid officielle me fait également travailler le soir. Je suis vendeur de bières sur la plage, à côté des restaurants. La très grande majorité des locaux étant musulmans, il leur est impossible de vendre ou de servir de l’alcool. Je deviens rapidement « the french guy selling beers » ou « the guy with the beer box », et j’entretiens une clientèle fidèle pendant près d’un mois. (Il faut dire qu’en plus de ma sympathie et de mes anecdotes cocasses, j’étais le vendeur de bières le moins cher de l’île).

Pendant ce temps, Justine étanche la soif des touristes du monde entier de 16h30 à 1 heures du matin. Initialement autorisée à vendre seulement les bières – la réalisation des cocktails étant exclusivement réservée à Henry – Justine grimpe rapidement dans l’échelle sociale et finira comme seule gérante du bar, lorsqu’Henry se sentait d’humeur flemmarde, ou qu’il allait faire une sieste, ou après qu’il se soit enfilé une bouteille de Vodka en quelques heures, car, oui, Henry est son meilleur client.

En quelques jours, Henry’s Bar devient « the place to be ». On y passe nos soirées –forcément – mais de plus en plus de monde y vient, délaissant les autres bars au profit du sourire de la nouvelle serveuse française. C’est avec une grande fierté que Justine jubile à chaque fois que le Oh La La ferme.

Le bar nous permet aussi, et surtout, de rencontrer et de sympathiser avec pas mal de gens. D’abord avec Ramona et Flo, un couple d’allemand adorable, en vadrouille autour du monde. Tout juste fiancés et bientôt mariés, on passe plus d’une semaine avec eux, à partager des bières « offertes par la maison », à refaire le monde, à regarder les étoiles et à danser après un peu trop de Stanley Morgan, un rhum qui n’a, sinon le nom, rien de semblable au Captain Morgan.

On sympathise aussi avec Jules, Arjan et Jesper, trois copains Hollandais, qui essayent de partir tous les ans en voyage ensemble, malgré leurs vies de familles, leurs jobs et leurs obligations respectives. On n’a rarement autant rigolé qu’avec ces 3 fous de camping.

Et comment oublier Romain et Manon, des sudistes du sud de la France, en voyage après un peu plus d’un an à travailler en Australie avec qui on accroche vraiment. Ils ont même du mal à quitter ce petit paradis d’île, repoussant à plusieurs fois leur date de départ, profitant jusqu’au dernier instant des soirées au Henry’s Bar.

Et tous les autres : Hamzaa, José Daniel, Spartacus, Galathée et Martin, Mc Funk, Razor,…

Les premiers jours passent vite, et s’installe une routine plutôt agréable. On déménage au Bintang View, où je travaille le matin, et où Finola nous fait une ristourne. « Seulement » 60 ringgits par nuit. Oui, au final, je la paye pour travailler chez elle. Une belle blague. Nos journées sont simples : levé à 7h30 pour moi, 11h pour Justine, petit déjeuner gratuit au resort pour moi, sur la plage pour elle. Puis déjeuner les pieds dans le sable, à l’ombre d’un palmier, baignade, bronzette, puis Justine part travailler, je la rejoins à 18 heures pour vendre des bières. Je finis à 22 heures, mais reste au bar jusqu’à ce qu’elle finisse, profitant de tarifs plus que privilégiés sur les boissons, et généralement, on finit au Beach Bar, le bar ambiance boîte de nuit de l’île. En peu de temps, on fait partie des saisonniers, au même titre que les autres barmans et divemaster de l’île. On se plait plutôt pas mal, on prends des tips, on parvient même à économiser un peu d’argent malgré nos salaires de misère. Le cadre de travail est dingue, et même en étant très mal payé, on est plutôt contents. Ca nous permet de rencontrer des gens, de bien rigoler et de boire et manger à l’œil. On n’est pas à plaindre et les gens ont plutôt tendance à nous envier.

A côté de ça, Justine sympathise avec Jon, le patron du club de plongée Matahari. Elle profite du « local price » pour passer son Advanced Open Water, le niveau 2 de plongée, et le premier pas vers sa future carrière de divemaster ! Du coup, pendant que je change les draps et lave les chiottes, elle part plonger et chatouiller le poisson. Veinarde. Je la rejoins deux-trois fois pour visiter les meilleurs spots de plongée du coin. Au programme de magnifiques épaves et des poissons à ne plus savoir quoi en faire. Même si la visibilité n’est pas toujours au rendez-vous, on a quand même eu la chance de revoir des tortues, d’apercevoir des raies, des crevettes, des écrevisses et une quantité astronomique de poissons clown. On ne parle même plus des poissons perroquets et autres barracudas auxquels on ne prête même plus attention. Mais notre grand chouchou des mers, c’est le triggerfish. Un poisson horrible, gros la plupart du temps et aussi agressif que territoriale. Globalement ça veut dire que, quand on en voit un, on se casse. Afin de vous imaginer les scènes suivantes, merci de regarder sa petite tête : http://www.nick-paul-dive.com/uploads/4/0/8/3/40830427/7949245_orig.jpg

L’un des grands moments de ce mois aux Perhentians a été « l’attaque des triggerfish ». Un après-midi, on plonge avec un couple d’Australiens, sur un spot particulièrement infecté de triggerfish. On les voit rôder et on s’en écarte à plusieurs reprises. Mais à un moment, l’australien, juste devant moi se fait violemment attaqué par deux d’entre eux, il met longtemps à réagir qu’il s’agit de poissons tellement les coups sont violents. Ils lui foncent sur la tête, et le morde. L’effet ressenti est celui d’un bon gros coup de poings (américain, parfois). On leur fout des coups de palmes, alors que Justine et la copine de l’Australien se sont carapatées. Au final, l’australien à la tête et le bras légèrement ouverts, plus de peur que de mal, mais une première attaque de triggerfish plutôt impressionnante. Justine, elle, en avait déjà vécu une, lors d’une autre plongée où un triggerfish a mordu la palme d’une plongeuse, la plongeant dans une panique folle. Bref, de sales bêtes !

On enchaine une petite dizaine de plongées, on peut en profiter, on gagne notre vie correctement maintenant, avec certain jour une paye assez exceptionnel pouvant atteindre les 150 ringgits (soit presque 40 euros, à deux, en 12 heures). Du coup, on s’est aussi permis quelques folies du genre homard grillé et bouteille de chardonnay dans le restaurant le plus chic de l’île, accompagné d’une ribambelle de coquillages cuisinés, de crevettes plus grosses que ma main… Bref, la vie est belle, on fait la fête tous les soirs, on bronze l’après midi, on plonge, on snorkelle…

En apparence, on aurait pu se croire sur un petit paradis, perdu en pleine mer de chine. En apparence seulement. Travailler sur l’île nous a fait passé de l’autre côté du tourisme, du côté sombre, du côté qu’habituellement on ne voit pas. Et assez rapidement, on s’en est rendu compte. La première semaine déjà, un anglais parti en « snorkelling trip » – c’est à dire qu’un bateau taxi dépose une bande de touristes sur un spot reconnu pour sa faune sous-marine, en l’occurrence ils étaient une vingtaine sur le bateau, à multiplier par toute une chiée de bateau ce qui fait des centaines de chinois en gilets de sauvetages sur 50 mètres carrés – s’est noyé, sans que personne ne réagisse. Ni même ses amis, surpris de le voir au fond de l’eau pendant de longues minutes… Bien évidemment, pas de gilet de sauvetage, pas d’assistance, rien. On comprend vite que s’il nous arrive quelque chose ici, il ne faut pas compter sur l’efficacité malaise, ni d’un point de vu réactivité, ni d’un point de vu médecine. Il avait 20 ans, et ses propres amis ont tout de même fêté un anniversaire le soir même. Bref. Le débat n’est pas là.

Le vrai problème était plutôt l’absence de police ou d’autorité sur l’île, et les dérives habituelles générées par le tourisme. Il faut savoir que la Malaisie est un pays très musulman, et la consommation d’alcool y est absolument interdite et sévèrement punie par la loi (coup de fouets en public et tout le tralala). Aux Perhentians, île oblige, tout le monde fait comme bon lui semble, et l’île répond surtout de Joe, le gros dur de l’île, qui s’avère aussi être mon patron. La mafia locale, c’est lui. Si bien qu’on a rapidement échos de problèmes de drogues, de LSD dans les verres et d’autres affaires locales qui se règlent sans qu’aucun touriste ne le voie. Sauf un soir, où Joe et ses compères ont passé à tabac un malais – un de leur ami pourtant – le laissant pour mort, sur la plage. On ne sait pas ce qu’il est devenu, on ne sait pas pourquoi ni comment cela a eu lieu, mais à quelques mètres de nous, un mec s’est fait lynché sans que personne ne fasse ou ne puisse rien faire. On nous a clairement dit : « ne t’en occupe pas, reste là, ça ne te regarde pas ». Pour nous, ça a sonné la fin de notre aventure sur l’île, ne souhaitant pas être sinon complice, caution de ce genre de règlement de compte. On décide de partir au plus vite.

Au final il nous faudra 10 jours, pour vraiment se décider à quitter les lieux. Le temps de plonger encore un peu plus – notamment pour moi, puisque j’arrête de travailler en temps que femme de ménage (ça ne gagnait pas assez bien !) pour plonger le matin – et de profiter des dernières beautés que l’île a à offrir. Et puis on ne peut pas partir sans avoir vu un requin, pardi ! C’est chose faite, maintenant, après quelques heures de recherche à Shark Point – the spot à requins aux Perhentians.

C’est tout de même avec un petit pincement au cœur qu’on quitte le Henry’s Bar, on y aura passé de bons moments, et bu pour moins cher que gratuit, Justine a en plus appris à faire des cocktails pas dégueu. Henry nous offre des bouteilles souvenirs, du Monkey Juice – pour les connaisseurs – et nous voilà presque partis. On aurait presque regretté de quitter l’île, si quelques heures avant de prendre le bateau qui nous ramène au continent, un mec ne s’était pas fait taser juste devant nous. On a décidé de mettre Bernard de la Villiardière sur le coup : « Alcool, mafia et sable blanc : bienvenue aux iles Perhentians ».

Néanmoins, pour finir sur une note positive, on a vraiment adoré passer ce mois, les pieds dans le sable ! L’île vaut vraiment le détour. Si vous passez par là, vous devez : prendre un petit déjeuner au Chill Out Bar, savourer une assiette de fruits de mer à Bubu Café, passer une soirée au Beach Bar, gouter les cocktails d’Henry, vous évader à D’Lagoon et plonger, plonger et encore plonger.

Ca y est, nous voilà sur la terre ferme, trempés après une arrivée en bateau en plein orage maritime, prêt à prendre un bus tout confort pour Kuala Lumpur. Ah non, il n’y a plus de place et on n’a pas réservé (alors qu’on dit à tous les touristes de bien penser à réserver leur bus en avance depuis un mois…). Du coup, on se retrouve dans le bus le plus pourri qu’on a jamais eu. Mais bon, on à l’habitude.

PS : Justine a failli se faire bouffer par un serpent. Tout fin, mais assez long. A sa décharge, il n’avait pas l’air super content, et elle était nue sous sa serviette, sur la terrasse, le serpent bloquant l’escalier. Je lui ai foutu un coup de balais et il a disparu, mais elle tenait vraiment à ce que je raconte cette anecdote forte intéressante.

Thibaut

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